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Les Portes de l'Espace-Temps
Les Physiciens ouvrent les Portes de l'Espace-Temps

Personne n’avait pensé jusqu'ici à faire le rapprochement ! Les
théoriciens Juan Maldacena et Leonard Susskind viennent de revisiter
deux fameux concepts façonnés par Einstein et de s'apercevoir qu'ils
ne font qu’un. Trous de ver et intrication quantique seraient en
fait les deux faces d’une même pièce... De quoi decrire un Univers
radicalement nouveau dont la trame est truffée de tunnels
spatiotemporels.
ER = EPR. La découverte tient en cette simple égalité qui fusionne
deux monstres sacrés de la physique, deux icônes du XXe siècle. ER
et EPR : d’un côté il y a les “trous de ver”, ces pliures de
l’espace-temps entre deux trous noirs sur lesquelles se sont fondés
nombre d’auteurs de science-fiction pour imaginer des voyages à
travers l’espace sur des distances inatteignables, même à la vitesse
de la lumière ; de l'autre, il y a “l’intrication quantique”, cette
propriété du monde de l’infiniment petit qui maintient connectées
des particules quelle que soit la distance qui les sépare et qui a
inspiré d’autres écrivains pour crédibiliser des machines de
téléportation intergalactique.
Et entre ces deux concepts qui, si fantastiques puissent-ils
paraître, sont néanmoins issus des corpus théoriques les plus
solides, il y a donc le signe = que viennent d’apposer 2 physiciens,
Juan Maldacena de l’Institute for Advanced Study de Princeton et
Leonard Susskind, à l’université Stanford de Californie. Le
raccourci est saisissant. Selon eux, les fabuleux tunnels
spatiotemporels et l'étrange connexion supraluminique seraient les
deux faces d’un même phénomène. Ils formeraient une seule porte qui
relie deux domaines jusqu’ici totalement disjoints : la mécanique
quantique, qui excelle à décrire les relations entre les particules
de l’infiniment petit, et la relativité générale, qui explique les
relations entre les masses de l’Univers à grande échelle. Une porte
qui s’ouvre sur une réalité fondamentale jusqu’ici hors de portée,
au-delà des frontières de l’Univers. Et le plus surprenant est que
ces deux notions aujourd’hui en voie de fusion sont nées quasiment
simultanément, il y a 79 ans, dans le cerveau du plus célèbre
physicien de tous les temps : dans ER = EPR, le E est l’initiale
d’Einstein. Retour en 1935, à Princeton. Albert Einstein, alors au
faite de sa gloire, travaille à la mécanique quantique. Cette
théorie qu’il a pourtant contribué à fonder ne le satisfait pas car
elle anticipe bien les résultats de mesures sur les particules, mais
ne les décrit pas lorsqu’elles sont libres, dans la nature : elles
semblent être partout et nulle part ou dans des états différents à
la fois, perdues dans l’aléatoire.
HOLLYWOOD OSE LA CONNEXION
Or, après des mois de calculs, il pense avoir trouvé la preuve que
la théorie de l'infiniment petit ne peut pas décrire la réalité.
Avec ses étudiants Boris Podolsky et Nathan Rosen, il est parvenu à
extraire de ses équations un phénomène étrange : 2 particules
pourraient se lier de manière à ce que quel que soit leur
éloignement dans l’espace, toute action sur l’une se répercute sur
l'autre. Comme si des atomes, des électrons ou des photons pouvaient
communiquer plus vite que la lumière, ce qui est... impossible, sons
peine de devoir accepter que les causes précèdent les conséquences,
que le sol soit mouillé avant qu’il pleuve ou qu’une pomme
rebondisse avant de tomber. Les trois physiciens publient au début
de l’été leur résultat, cet étrange lien entre particules au-delà de
l’espace et du temps, baptisé lien EPR, “lien Einstein-Podolsky-Rosen”,
et aussitôt exhibé par Einstein comme le “monstre” qui prouve que la
physique quantique ne tient pas la route !

Las. Dans les dizaines d'années qui suivent, les spécialistes des
particules s'emparent du lien EPR, qu'ils renomment intrication
quantique : ils montrent que s'il ne permet pas de communiquer plus
vite que la lumière, le "lien fantôme à distance" moqué par Einstein
est bien réel. Ils parviennent même aujourd'hui, via des fibres
optiques, à le maintenir sur des distances supérieures à 100 km et
savent même l’exploiter pour crypter des informations. De quoi faire
fantasmer les auteurs en mal de voyages intergalactiques sur des
machines à téléportation... Nonveau retour en 1935. C'est maintenant
la fin de l’été et Einstein publie une découverte, qui se fonde sur
les équations de la relativité générale et qui concerne la structure
de l’espace-temps. Avec Rosen, il est arrivé à un résultat inattendu
: la matière peut déformer la trame de l’Univers jusqu’à y creuser
un tunnel et un passage entre deux régions éloignées. Ainsi, un
objet pourrait apparaître simultanément à 2 endroits de l’espace-temps,
comme un ver qui serait visible par les deux extrêmités du tunnel
creusé dans une pomme sauf qu’ici la surface du fruit est l’espace-temps
quadridimensionnel, et le tunnel un chemin dans une cinquième
dimension ! “Nous appelons une telle connexion un pont”. Ainsi nait
le “pont d’Einstein-Rosen” (pont ER), bientôt surnommé “trou de
ver”.
Le résultat est purement théorique, mais 15 ans plus tard les
astrophysiciens découvrent qu’il existe effectivement des objets
suffisamment lourds pour faire des trous dans l’espace-temps : les
trous noirs, ces étoiles qui se sont effondrées sur elles-mêmes et
qui pourraient, du fait de leur densité, creuser un pont reliant le
présent d’une région spatiale avec le passé d’une autre... De quoi
encore inspirer nombre de récits de science-fiction. Un lien EPR, un
pont ER : les deux portes semblent toutes deux ouvrir des brêches
qui échappent à l’espace-temps. Le premier parle de particules en
terme d’onde et de probabilité quantique ; le second de trou noir en
terme de gravité et de courbure de l’espace-temps. Mais les deux
phénomènes s’affranchissent des notions de distance et de durée.
Comment Einstein, qui, le premier, a imaginé ces deux notions,
a-t-il pu passer à côté de cette connexion ? “Pour lui, comme
d’ailleurs pour tout le monde, l’intrication quantique est toujours
restée séparée des ponts ER”, rappelle Thibault Damour, professeur à
l’Institut des hautes études scientifiques et membre de l’Académie
des sciences. Ironie de l’histoire : la seule communauté qui, dans
la foulée de ces travaux, pense à rapprocher les deux phénomènes est
celle... des scénaristes hollywoodiens ! Le subespace de Star Treck
; l’anneau de Sliders ou la membrane de Stargate : ponts ER et liens
EPR deviennent des stars du petit et du grand écran. Intrications et
trous de ver se mélangent au gré des besoins des héros de fiction, à
coup de puits de gravité plongeant dans l’hyper-espace, ou de portes
à téléportation qui frémissent de fluctuations quantiques... Et
aujourd’hui, contre toute attente, c’est à Hollywood que Juan
Maldacena et Leonard Susskind proposent de donner raison. Les deux
physiciens ne sont pas n’importe qui. Ils représentent l'avant-garde
du bataillon de chercheurs qui travaillent aujourd’hui à réconcilier
mécanique quantique et relativité générale. Le premier est celèbre
pour avoir réussi, en 1997, à joindre mathématiquement les deux
théories dans un modèle d’univers simplifié ; le second est l’un des
pères de la théorie des cordes, principale postulante pour les
remplacer. Aussi lorsqu’ils présentent un résultat, celui-ci
retentit avec force dans toute la communauté. “C’est Juan qui a fait
la connexion le premier, martèle Leonard Susskind. Ensuite il m'a
envoyé un message cryptique et quand je l'ai lu, toutes les pièces
du puzzle se sont mises en place”. Juan Maldacena revient sur la
genèse de leur idée : “Dans un article publié en 1965 duquel nous
sommes partis, le cosmologiste canadien Werner Israel expose une
intuition : il interprête l’un des états d’un trou noir comme étant
équivalent à une intrication, mais sans l'énoncer dans un cadre
formel. Nous avons donc cherché à savoir si en intriquant
quantiquement 2 trous noirs, ils se connecteraient spatio-temporellement
par un trou de ver”.
LE RENFORT D’AUTHES PHYSICIENS
Pour mener leur expérience - purement théorique-, les chercheurs se
placent dans un Univers simplifié, où ce n’est pas la matière mais
l’espace lui-même qui produit la gravitation et donne naissance à un
trou noir. Puis, conformément aux équations de la cosmologie, ils
laissent ce trou s’évaporer progressivement en irradiant de la
chaleur sous forme de particules lumineuses. Une énergie qui peut se
concentrer en un point et donner naissance à un second trou noir. En
déroulant scrupuleusement les lois quantiques, les chercheurs
montrent que les 2 trous noirs sont liés par une intrication, “ce
qui est théoriquement possible, car les trous noirs ne sont rien
d’autre que des objets dans l’espace, précise Juan Maldacena. Aussi,
comme les particules, ont-ils des paramètres quantiques”.

Enfin les théoriciens éloignent leurs deux monstres astrophysiques
l'un de l’autre et observent la naissance... d’un trou de ver. En
clair : ils ont posé les équations d'une intrication quantique, et
sont tombés sur les formules qui décrivent un tunnel d’espace-temps.
“Nous spéculons que même la plus simple intrication est connectée
par un pont de ce type, notent-ils. Nous souhaitons attirer
l’attention sur cette similarité. En fait, nous sommes en train de
prendre une position radicale : EPR et ER sont liés irrémédiablement”.
Ce qu’ils désignent sobrement par une expression appelée à faire
date : ER = EPR. Prudents, Juan Maldacena et Leonard Susskind
pointent cependant les simplifications sur lesquelles s’appuie leur
hypothèse : les trous noirs pourraient se révéler plus complexes
dans la réalité que ne l'est leur cas d’école. Aussi l’équivalence
ER=EPR qu’ils ont vu apparaître dans leur univers simplifié pourrait
ne pas être transposable à celui dans lequel nous vivons... Mais
cela ne les empêche pas d’y croire dur comme fer : “Bien sûr, je
pense que c’est vrai dans la réalité, tranche Leonard Susskind. Nous
avons montré l’égalité dans un univers simplifié mais les leçons que
nous en tirons sont bien plus générales. ER = EPH semble très
général”. D’autant que d’autres physiciens viennent de renforcer
leur découverte. Kristian Jensen de l’université Victoria au Canada,
Andreas Karch de l’université de Washington et Julian Sonner, du
Massachusetts Institute of Technology, sont partis d’un exemple très
simple, mais en prenant le problème par l’autre bout : au lieu de
trous noirs, ils ont choisi de manipuler des particules. Et au lieu
de regarder si les trous de ver ne sont pas des trous noirs
intriqués, ils se sont demandés si des particules intriquées ne
formeraient pas, entre elles, des trous de ver...
L’INTRICATION, ENFIN, PREND CORPS
“ER = EPR est vague : cela peut vouloir dire que les deux phénomènes
sont les mêmes, ou qu’ils se produisent toujours ensemble... Nous
voulions comprendre comment on peut lire cette égalité”, explique
Andreas Karch qui a mené l’une des études à l’université de
Washington, à Seattle. Sur le papier, ils commencent donc par
intriquer un quark et un antiquark, ces grains fondamentaux de la
matière qui constituent les protons et les neutrons des atomes. Puis
auscultent leur comportement à l’aune des équations du trou de ver.

Les physiciens parviennent rapidement à la même conclusion : les
formules du trou de ver décrivent exactement le comportement des
particules intriquées. La description quantique de l'intrication et
la géométrie classique du trou de ver mènent aux mêmes corrélations
entre le quark et l’antiquark, précise le physicien. “Nous trouvons
que l’intrication a une description équivalente mathématiquement en
géométrie classique : le trou de ver”. Bref, le lien quantique
instantané et la pliure spatio-temporelle peuvent être vus comme 2
descriptions équivalentes d’une même réalité. D’ailleurs, les
physiciens ont découvert que du point de vue du calcul,
l’équivalence entre ER et EPR pourrait être fructueuse. Il serait
plus facile d’utiliser les fomules du trou de ver pour modéliser des
systèmes quantiques avec beaucoup de particules. “On pourrait
décrire des systèmes hors de portée car plus le système quantique
est complexe, plus la description du trou de ver se simplifie”,
détaille Andreas Karch. Mais c’est surtout la conséquence théorique
de l’égalité qui les enthousiasme. ER = EPR signifie que
l’intrication, enfin, prend corps. Cette propriété du monde évaporé
et atemporel qu’est la physique quantiqne, devient un phénomène
spatio-temporel... Or, l’intrication n’est pas qu’un phénomène parmi
d'autres. Le “monstre” révélé par Einstein n’est pas une bizarrerie
noyée dans le bouillonnement d’étrangetés qui agite l’infiniment
petit. Les spécialistes des particules s’aperçoivent au contraire
qu’elle est la véritable caractéristique du monde quantique, le
phénomène qu’il faut comprendre pour pouvoir faire de la théorie de
l’infiniment petit non plus seulement un ontil de calcul efficace,
mais une véritable description de la nature.
Le problème est que, sauf qu’à part en prédire l’existence, les
équations quantiques n’en disent rien. L’intrication a eu beau être
décortiquée, exploitée dans des dizaines de laboratoires, personne
ne sait fondamentalement comment l’interprêter... jusqu’à même
pousser les physiciens à envisager de revoir entièrement le statut
de la mécanique quantique et oser avancer qu’elle ne parle pas
vraiment des particules elles-mêmes, mais uniquement des mesures,
des observations que l’on peut faire. L’égalité ER = EPR pourrait
changer la donne : elle ouvre enfin une porte sur une réalité plus
fondamentale que celle à laquelle nous donnent accès les théories
actuelles. Elle permet d’éclairer le lien quantique fantôme du point
de vue de la relativité, lui donnant enfin une interprétation
appréhendable dans l’espace et le temps. L’intrication pourrait en
effet être décrite de manière réaliste, simplement comme un tunnel
spatio-temporel ; un chemin dans une cinquième dimension qui relie 2
points de l’Univers. Même distantes de milliards de milliards de km,
2 particules intriquées ne seraient en réalité qu’un seul grain de
matière situé sur le pas d’une porte spatio-temporelle qui le fait
apparaître à 2 endroits distincts. Il ne faudrait alors plus
s’étonner qu’une action sur l'un se répercute sur l'autre. De quoi
bouleverser notre vision de l’Univers. A chaque particule intriquée
serait ainsi associée une pliure de la trame de l’Univers
rapprochant des régions éloignées pour n’en faire qu’un seul et même
lieu. Chaque atome, chaque proton, chaque électron, deviendrait
ainsi une porte potentielle vers une cinquième dimension.
De quoi aussi formuler une belle promesse de mariage entre les deux
sœurs ennemies de la physique. Car réécrire la théorie quantique
pour en faire une géométrie de l’espace-temps, c’est justement
l’idée de base de la théorie des cordes ! Une idée explorée depuis
des dizaines d’années, et qui ne s’est pour l’instant concrétisée
que sous la forme de petits bouts disparates... ER=EPR pourrait être
l’élément clé qui manquait pour réussir cette transposition. “Cette
équivalence s’inscrit dans un cadre général posé par Maldacena il y
a 16 ans, qui établit un dictionnaire bilingue Physique quantique/Relativité
générale au sein de la théorie des cordes, analyse Costas Bachas,
l’un des spécialistes du sujet à l’Ecole normale supérieure de
Paris. Et elle constitue la tentative la plus réussie de relier ces
deux mondes. L’intrication peut affecter la géométrie de l’intérieur
de l’espace-temps : c’est une idée qu’on n’avait pas”.
DES PERSPECTIVES VERTIGINEUSES
Maldacena et Susskind vont même plus loin : les déformations de
l’espace-temps associées à chaque intrication seraient à l’origine
de la gravité décrite par la relativité générale. Ainsi, de la même
manière que l’on décrit un matériau à partir de particules
élémentaires, on pourrait expliquer la chute des pommes et le
mouvement des planètes à partir d’une déformation spatio-temporelle
élémentaire : la gravité quantique, ce Graal des physiciens serait
simplement ce minuscule trou de ver qui se cache derrière chaque
particule. L’intrication se retrouverait au centre de la réalité.
“La géométrie de l’espace-temps dépendait des intrications
quantiques, poursuit Maldacena. La gravité pourrait être vue comme
une propriété émergente”. C’est bien l’action de cette gravité
quantique que les cosmologistes ont pour la première fois aperçue,
en remontant aux premiers instants après le big bang. Mais, grâce
aux ponts d’Einstein, les théoriciens pourraient maintenant être en
mesure de mettre le phénomène en formules.
Aussi excités soient-ils, les spécialistes préviennent qu’il faudra
du temps pour comprendre ce que veut vraiment dire ER=EPR. “Pour
l’instant, c’est un cadre général pour avancer, résume Costas Bachas.
La physique n’est pas très bien définie. Il manque encore une
validation théorique et une verification expérimentale”. Iosif Bena,
théoricien des cordes au CEA, à Saclay, prévient même : “Si la
proposition de Maldacena et Susskind n’est pas suivie d’une
formulation mathématique plus complète, elle ne survivra pas
longtemps”. Mais si le travail qui reste à faire est énorme, les
perspectives sont vertigineuses. “Réfléchir à l’émergence de la
gravité en termes d’intrication est une approche très prometteuse,
renchérit Julian Sonner. Je crois que continuer dans cette voie
pourrait aider à distiller le contenu essentiel de l'espace-temps et
amener à une meilleure compréhension de la façon dont il émerge”.
L’ESSENCE DE LA REALITÉ
Certains, comme Joseph Polchinski, à l’Institut de physique
théorique de Californie, sont déjà à la tâche : “C’est certainement
l’une des idées les plus intéressantes qui ait été produite
récemment, dit-il. Je suis en train d’essayer de comprendre comment
la compléter”. Et si l’idée se concrétise, cela fera une incroyable
histoire à inscrire dans les livres scientifiques. L’histoire de la
plus fantastique prédiction de la relativité générale et de la plus
inimaginable loi de la mécanique quantique devenues les deux faces
d’un même phénomène qui reflète la structure de l’Univers entier,
depuis la plus petite particule jusqu’à la plus monstrueuse des
étoiles. L’histoire d’un physicien hors norme qui, à l’été 1935, a
mis le doigt, sans s’en rendre compte, sur l’essence de la réalité.
Et qui fut le premier à entrouvrir les portes de l’espace-temps.
DES PORTES POUR VOYAGER DANS "L'ESPACE-TEMPS" ?
La réponse est non. Et c'est une impossibilité de principe : les
voyages dans le temps sont inconcevables car cela obligeraît à
revenir sur la relation de cause à effet, soit l'hypothèse de base
de la science, sans laquelle le monde devient inintelligible. Quelle
soit décrire comme un trou de ver ou comme une intrication quantique,
aucune porte spatio-temporelle ne permet donc de voyager plus vite
que la lumière. Ce raccourci dans l'espace-temps ne peut transmettre
aucune information. Néanmoins, aucun principe physique ne s'oppose à
ce qu'un voyageur emprunte un trou de ver, à condition... qu'il
débouche aléatoirement sur un autre univers de sorte qu'il ne puisse
jamais revenir. Principe de causalité oblige, les voyages dans l'au-delà
sont sans retour.
R.I. et M.F. - SCIENCE & VIE N°1161 > Juin > 2014
Index ASTRONOMIE -> ASTROPHYSIQUE -> THÉORIES
Des Portes vers la Théorie du Tout
La querelle dure depuis 40 ans. Mais nombre de physiciens en sont
persuadés : c’est là, sur le pas de ces portes, que mécanique
quantique et relativité générale vont se rencontrer.
“Que se passe-t-il quand on tombe dans un trou noir ?” File-t-on
paisiblement jusqu’à atteindre le cœur et y être écrasé par la
pression insoutenable ? Se désagrège-t-on bien avant cela en
traversant un mur de feu qui brûle tout, à sa frontière ? Les
questions pourraient paraître naïves, des réflexions de curieux ou
de scénaristes de film... Elles ont en fait été posées en 2013 lors
d’un très sérieux congrès à Santa Barbara par Joseph Pulchinski,
éminent physicien à l’Institut théorique Kavli. Elles sont dans la
tête de tous les physiciens qui travaillent sur les théories de
l’Univers.
Le petit monde de la physique théorique qui s’était quelque peu
endormi, ne trouvant aucune réponse pour faire avancer la théorie
des cordes, principale postulante au titre de théorie du tout, s’est
réveillé. L’heure est de nouveau aux débats acharnés. Et ils se
cristallisent à cet endroit précis, à l’entrée de creux
spatiotemporels infiniment profonds. Tout se joue ici, aux abords de
la porte noire de l’Univers. C’est là que s’affrontent les grands
noms de la physique : Stephen Hawking, John Preskill, Juan Maldacena,
Leonard Susskind, Joseph Polchinski, Samir Mathur... C’est le lieu
du corps à corps. C’est sur ce terrain miné que Maldacena et
Susskind viennent de lancer leur égalité ER=EPR. “Nous sommes dans
un moment intéressant, résume Joseph Polchinski. Nous avons de
nouvelles questions et peut-être les outils pour y répondre”. Que se
passe-t-il à l’entrée d’un tron noir ? C’est tout le combat entre
physique quantique et relativité générale qui se joue ici. Il oblige
à une plongée dans les concepts les plus ardus. Il fait émerger des
paradoxes subtils. Et il fait remonter le temps progressivement...
jusqu’à l’origine même de la théorie d’Einstein. En effet, à peine
la relativité générale avait-elle été inventée que l’on en déduisait
l’existence d’une zone sous l’influence d’une gravité extrême, temps
et espace s’inversent. On s’apercevait que les équations d’Einstein
avaient une solution étrange décrivant une sphère qui attire tout ce
qui l’entoure et ne laisse rien s’échapper, pas même la lumière.
C’est cette solution qu’Einstein généralise en 1935 et qui l’amène à
envisager l'existence de tunnels qui, creusant la trame de l’espace-temps,
pourraient relier deux régions disjointes : les trous de ver. C'est
cette solution qui, dans les années 1970, devient l’étendard du
succès de la relativité lorsqu’on découvre qu’elle peut exister dans
la nature, quand des étoiles massives meurent et qu’elles
s'effondrent sur elles-mêmes. Il existe des trous noirs. Et ces
astres incroyablement denses ne sont pas seuleument un monstre
astrophysique parmi d’autres. Ils s’imposent comme la prédiction
principale de la relativité générale. “Rien de plus essentiel pour
une théorie physique que de prévoir, puis de découvrir une nouvelle
particule ou un nouvel élément, analyse ainsi l’historien de la
physique Jean Eisenstaedt dans un ouvrage consacré à la relativité.
Avant ce renouveau, la relativité était une théorie mal aimée : le
peu de liens qu’elle proposait avec les ‘vrais’ problèmes de la
physique l’avait rejetée, pour longtemps, du côté de l'art pour
l'art. La naissance du concept de trou noir, ce n’est rien de moins
que la seconde révolution relativiste”.
LE “PARADOXE DE L'INFORMATION”
Ainsi, en 1973, dans la preface de leur ouvrage sur la gravitation
qui fait aujourd’hui référence, John Wheeler, Charles Misner et Kip
Thorne parlent-ils d’une “transformation prodigieuse” de la théorie
d’Einstein : “D’une baie tranquille où quelques théoriciens
poursuivaient leurs recherches, elle est passée aux avent-postes, en
pleine effervescence, qui attirent un nombre croissant de jeunes
talents, ainsi que des crédits importants destinés aux recherches
expérimentales”.
Trous noirs et trous de ver... les portes spatiotemporelles imposent
la relativité générale pour décrire l’Univers. Aussitôt, elles
concentrent donc les efforts des plus grands. Et bien vite, elles
ouvrent vers un casse-tête. Que se passe-t-il à l’entrée d’un trou
noir ? Au départ, la question se pose sous la forme d’un problème
que les physiciens nomment le “paradoxe de l’information”. En 1972,
le physicien israélien Jacob Bekenstein, alors installé aux Etats-Unis,
tombe sur une contradiction : la singularité, ce point infiniment
dense qui règne au cœur de trous noirs et dont l’existence est
prédite par la relativité générale, s’oppose à un principe
fondamental de la physique quantique, le principe de réversibilité.
La théorie de l’infiniment petit est en effet formelle :
l’information contenue dans un système quantique doit demeurer
constante ou être transmise à l’environnement. La température des
gaz qui tombent dans un trou noir, leur vitesse, leur direction, ne
peuvent être perdus. Ils ne peuvent donc s’évaporer dans une
singularité, comme l’affirme la relativité. Le problème se renforce
2 ans plus tard, quand le physicien britannique Stephen Hawking, qui
s’était lancé dans l’analyse du comportement d’un champ quantique au
voisinage d’un trou noir découvre, à sa grande stupéfaction, qu’il
rayonne. C’est là que la deuxième porte spatiotemporelle entre en
scène, cet étrange phénomène qui lie 2 particules par-delà l’espace,
comme si elles ne faisaient qu’une, ce lien fantôme moqué par
Einstein et qui a pris place au cœur de la théorie de l’infiniment
petit : l’intrication.
HAWKING ET SON RAYONNEMENT
Les calculs d’Hawking montrent en effet qu’au niveau de l’horizon
des événements, cette sphère qui délimite le trou noir, des
phénomènes quantiques se produisent : des paires de particules et
d’antiparticules intriquées ne cessent d’apparaître dont l’une
plonge dans le trou noir et l’autre s’en échappe. Poussant le
phénomène à la limite, Hawking conclut alors qu’un trou noir peut
s’évaporer jusqu’à disparaitre... et donc perdre définitivement
toutes les informations qu’il contient. “On trouve dans les années
1970 que l’horizon mange tout, qu’il ne se souvient pas de ce qu’il
a mangé, et qu’il transforme tout en chaleur, explique Josif Bena,
spécialiste du sujet au CEA, à Saclay. Si l’on envoyait un disque
dur contenant la 9e symphonie de Beethoven dans un trou noir, il
serait avalé. Et la radiation qui ressortirait ne serait que du
bruit thermique”. Quelque chose se perd à l’entrée des trous noirs.
Les portes spatiotemporelles posent problème.
La situation demeure bloquée jusqu’à ce qu’en 1985, Gerard 't Hooft
et Leonard Susskind proposent une idée renversante : l’horizon
pourrait refléter tout ce qui est contenu dans le volume qu’il
délimite. Les informations de ce qui entre dans le trou noir, la
vitesse des gaz, leur température, mais aussi l’état des particules,
ne disparaîtraient pas dans la singularité. Ils resteraient stockés
en surface. Ainsi, le principe de réversibilité serait sauvé et la
physique quantique avec lui ! Dans la foulée, 2 découvertes viennent
appuyer l’idée. Le physicien John Preskill, du California Institute
of Technology, montre que le rayonnement de Hawking n’est pas qu’un
signal désordonné. En plus de la chaleur, il pourrait transporter
les informations vers l’environnement. Il constituerait donc un
mécanisme qui permet de sauver les informations dans le cas extrême
où un trou noir s’évaporerait jusqu'à disparaître. Et Juan Maldacena,
de l’université de Princeton, formalise le principe holographique.
En se basant sur la théorie des cordes, il invente un modèle
d’univers en trois dimensions gouverné seulement par la gravité qui
est lié à une surface en deux dimensions sur laquelle particules et
champs obéissent uniquement... aux lois quantiques. Les portes
deviennent le lieu de la réconciliation : pour la première fois, la
relativité générale et la physique quantique se parlent. Elles
interviennent au sein d’un même mécanisme, en toute harmonie :
l’état des particules de matière avalées par les trous noirs ne se
perd pas dans un gouffre obscur. Il se code sur l'horizon des
événements et peut être recraché à tout moment via le rayonnement de
Hawking.
L’INTRICATION EST "MONOGAME"
Lors de la formulation définitive de la théorie en 1997, beaucoup
pensent que le paradoxe de l’information est enfin résolu et qu’avec
lui, la révolution de la physique est en train de se produire. De
nombreux chercheurs s'emparent du principe holographique pour bâtir
des théories qui, unissant quantique et relativité, décriraient tout
l’Univers, depuis l’infiniment petit jusqu’à l’infiniment grand. “La
découverte de Maldacena était tellement forte que la plupart des
physiciens ont alors pensé que le paradoxe avait définitivement été
levé, se rappelle Joseph Polchinski. Même si personne n’avait
expliqué précisément comment la radiation de Hawking pouvait
extraire des informations du trou noir... Nous pensions tous que
cela allait venir rapidement”.
Las, lorsqu’ils regardent de plus près le rayonnement des trous
noirs, les physiciens tombent sur un autre problème. Et il est lié à
la fameuse intrication quantique. La théorie de Hawking dit qu’à la
frontière du trou noir, sur l’horizon, une particule et une
antiparticule intriquées peuvent se former et qu’ensuite, l’une
tombe dans le gouffre et l’autre jaillit vers l’espace. Jusqu’ici
tout va bien... sauf que les physiciens s’aperçoivent que la
particule qui échappe au trou noir peut très bien être intriquée
avec toutes les autres particules du rayonnement de Hawking qui se
sont formées avant. Or, la physique quantique stipule que
l’intrication est monogame : une particule ne peut pas être
intriquée avec 2 systèmes indépendants en même temps, car ceux-ci
pourraient alors lui imposer des états contradictoires...
Conséquence, il doit se passer quelque chose près du trou noir qui
casse l’une des deux intrications. On en arrive à cette conférence
de 2013, où Joseph Polchinski, pose la question fatidique. Le
chercheur propose de sortir de l’ornière au prix de l'invention d'un
nouveau phénomène : un mur de feu, selon ses termes (“firewall”) qui
détruirait l’intrication entre les particules qui plongent dans le
trou noir et celles qui en émergent. “En fair, l’équipe de
Polchinski a repris et approfondi une idée proposée par Samir Mathur
en 2002, mais que personne n’avait acceptée alors, précise Iosif
Bena. Il avait démontré que pour que l’information sorte, quelque
chose doit se passer à l'horizon et il a été le premier à concevoir
un objet physique qui remplit ce rôle : le ‘fuzzball’ - la pelote,
en français”. L’idée de ce théoricien de l’université d’Ohio était
de remplacer le trou noir par un embrouillamini de cordes infiniment
petites qui, de loin, pourrait ressembler à une boule de gaz agités.
Le gouffre gravitationnel émergeait alors d’une matière quantique.
Et son horizon pourrait être comparé à un phénomène thermodynamique
- comme la surface d’un front de haute pression dans l’atmosphère -
où des choses peuvent se passer.
Dix ans plus tard, en 2012, Ioseph Polchinski et ses collaborateurs
reprennent le modèle de Mathur et l’approfondissent : ils inventent
un mur de feu en forme de couche sphériqne à la frontière des trous
noirs. Ainsi, tout objet plongeant dans le gouffre se trouverait mis
en pièce au niveau de l’horizon des événements par un intense flux
d’énergie. Problème : la relativité générale ne dit rien d’un tel
mur. Pis, ses équations décrivent la frontière des trous noirs comme
une sphère virtuelle, un lieu pareil à tout autre dans l’espace,
sans matière ni substance, qu’un voyageur peut traverser sans s’en
apercevoir. “Du point de vue de la relativité, l’horizon des
événements est d’épaisseur nulle, résume Iosif Bena. Il est très
difficile de lui attribuer une structure”. Que se passe-t-il quand
on tombe dans un trou noir ? Et voilà que la question fait jaillir
de nouveau une opposition frontale entre les lois de l’infiniment
petit et celles de l’Univers à grande échelle. “On est dans un
paradoxe, conclut Jean-Pierre Lasota, spécialiste de la relativité
générale à l’Institut d’astrophysique de Paris. On annule le
principe qui conduit aux équations de la relativité, à la frontière
d’un objet issu de ces équations”. II fandrait donc s’appuyer sur
l’espace-temps d’Einstein à l’extérieur des trous noirs et accepter
qu'il n'existe pas à l’intérieur. “Ce que veulent Polchinski et ses
collègues c’est garder Einstein pour décrire la structure du trou
noir, et en même temps l’évacuer localement en mettant un mur de feu,
ajoute Jean-Pierre Lasota. Cela n’est pas possible”.
MODIFIER LES LOIS D'EINSTEIN ?
Depuis, les physiciens s’opposent violemment. Même Stephen Hawking
est sorti de son silence il y a quelques semaines pour proposer via
un article au titre provocateur, “Il n’y a pas de trous noir” - ni
plus ni moins que de modifier les lois d’Einstein autour de
l’horizon des événements... “Et c’est là que l’hypothèse de
Maldacena et Susskind tombe comme un pavé dans la mare”, ajoute
Iosif Bena. Avec leur équivalence entre le trou de ver et
l’intrication, les deux physiciens parviennent en effet à résoudre
le problème : si ER=EPR, il n’y a pas deux particules, une qui entre
et une qui sort du trou noir... Le rayonnement de Hawking nait de la
formation d’une unique particule qui, placée au centre d’un trou de
ver, devient visible des deux de l’horizon !
Pour l’instant, impossible de trancher entre les deux visions. La
solution des murs de feu a l’avantage d’être appuyée par des calculs
issus de la théorie des cordes... mais elle met à mal la relativité
générale d’Einstein. La solution ER=EPR a l’avantage de proposer une
alliance sans heurts des théories quantique et relativiste... mais
elle manque pour l’instant d’une base fondamentale. “Une seule chose
est sûre pour l’instant : le fuzzball, le mur de feu, et ER=EPR sont
les seuls qui peuvent résoudre le paradoxe de l’information sans
faire appel à des idées bidon”, conclut Iosif Bena. Les physiciens
le sentent. Ils sont sur le seuil de la porte... vers la théorie du
tout. “La difficulté a été de transformer un paradoxe en question
qui soit à la fois techniquement précise, physiquement raisonnable
et que l’on pourrai peut-être trancher, explique Constantin Bachas,
théoricien à l’Ecole normale supérieure à Paris. On a fait un pas
dans cette direction : on a trouvé un problème théorique qui
pourrait orienter la recherche d’une théorie de gravité quantique.
Que se passe-t-il quand on plonge dans un trou noir ? Voilà la
question qui devrait amener les physiciens à réconcilier les atomes,
les pommes, les planètes et les étoiles.
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